Décrypter la mentalité biélorusse.
Il y a trois jours, après deux semaines ici, j'ai compris une chose essentielle à mes yeux. Je ne l'aurais sans doute jamais comprise si j'étais resté moins de temps en Biélorussie. Je me suis un peu mieux emparé de la mentalité du peuple biélorusse. Avant, je ne l'avais pas saisi en profondeur, je l'avais perçue de façon trop superficielle lors de mes précédents séjours, plus courts à vrai dire ! Je me suis rendu compte en une semaine, que malgré l'échec de la révolution, le tabou de la peur est tombé. Désormais, des individus affichent leurs opinions, sans pour autant faire partie d'une organisation.
Durant cette deuxième semaine j'ai compris ce qui avait manqué à l'aboutissement de cette révolution. Le déclic qui manque est dû au fait que chaque biélorusse sympathisant aux idées de l'opposition, se sent ou se croit minoritaire. D'une part, la télévision d'Etat comme BT (БТ) montre un peuple uni derrière son dirigeant. Même si ce n'est pas la réalité, cela laisse des traces dans les esprits. D'autre part, les biélorusses pensent « collectif », c'est ce que j'appelle le « mythe de la majorité hostile ». Ceci consiste en une vision globale de la société qui ferait bloc et serait défavorable à l'opposition ! C'est à dire que pour l'opposant, la majorité des personnes pensent obligatoirement l'inverse de lui et serait donc sympathisant du régime. Par conséquent, il pense qu'il se retrouve seul et isolé au sein d'une majorité qui lui est hostile. Il ne pense pas en tant que personne revendiquant ses idées, ni en tant qu'individu qui pense pour lui. Cet individu « type » ne se montre pas prêt à exposer et défendre son opinion. De plus, il souffre de la pression de la société qui le présente comme une bête égarée du troupeau, dans l'erreur, qui se fourvoie.
Cependant, cela commence à changer : un militantisme opposant apparaît, issu des simples sympathisants. Certains de ces sympathisants de l'opposition, (qui pensaient être dans le pire des cas minoritaires et donc se taisaient), ceux-ci désormais osent faire entendre leurs voix et tentent de briser le mutisme de la majorité silencieuse par le militantisme. Mais pour l'instant, chez la majorité des sympathisants de l'opposition, règne toujours ce que j'appelle « la pensée collective ». Celle-ci suggère qu'il ne sert à rien de revendiquer, car de toute façon ils sont minoritaires. Or, avec cette vision, nous n'en savons strictement rien s'ils sont minoritaires ou pas. En effet, ils ne s'affichent pas et les élections (truquées) ne permettant pas de connaître l'étendue du mouvement, il est difficile à en mesurer l'ampleur ! (Cependant, nous pouvons noter qu'il y a eu une timide vague de protestation contre les élections présidentielles de mars, mais il n'y a eu aucune démarche de soutien populaire massif). En outre, chaque individu pense être isolé de son côté et qu'il n'y a que lui qui est opposant. Au mieux, pour le Biélorusse proche de l'opposition, ce sentiment d'isolement ne peut jamais dépasser un cercle de personnes qui l'entoure. Il n'arrive pas à imaginer que l'opposition arrive à toucher l'ensemble de la société. Dans le meilleur des cas, il n'imagine jamais que la bienveillance à l'égard de l'opposition puisse dépasser l'étendue d'un cercle d'amis, de voisinage, génération ou bien ville (au maximum). Les Biélorusses prennent toujours un groupe de personnes ou de résidents en référence pour m'affirmer qu'il n'y a que ce groupe adhérant aux concepts d'opposition. En résumé, encore une fois cette idée d'un groupe seul face au reste du pays.
Si seulement il était possible de rassembler toutes ces personnes qui se croient seules, on pourrait sans aucun doute voir si celles-ci sont effectivement minoritaires. En outre, il n'y a pas qu'à Minsk où les personnes en ont assez du régime, les campagnes et la province également s'agitent (j'ai vu des signes de l'opposition nombreux aussi à Brest, par exemple).
Mais le déclic réunissant tous ses mécontents surviendra seulement lorsque ce frein mental sera tombé chez chacun. Cela interviendra, quand ils seront prêts à assumer leurs idées en tant qu'individu, et non plus en tant que personne pensant « collectivement ». Egalement, lorsqu'ils voudront prendre leur destin en main, ainsi que celui de leurs enfants.
Ce jour viendra... Quand, je ne sais pas mais j'espère être présent !!!
Il est difficile de se mettre à leur place, sans imaginer avoir déjà osé quelque chose, car étant donné la situation, pour nous, cela ferait longtemps que la goutte d'eau aurait fait déborder le vase. (Exemples succincts : Les opposants et journalistes disparus, les crimes d'Etat, les élections truquées, risquer la prison pour manifester, perdre son emploi ou sa place à l'université si l'on assiste à des réunions politique, risquer d'être considéré comme traître à la patrie pour n'importe quoi...)
photo : perso
légende : Sticker "organisons-nous ! "